Author: Jan Helsen

Author: Jan Helsen

Directeur, Division resources terrestres (Suva)

Dans un monde où règne l’abondance, les semences climato-intelligentes brillent par leur absence.

Les effets du changement climatique sont manifestes partout dans le monde, et les exemples qui témoignent des difficultés rencontrées dans certaines régions ne manquent pas. L’Océanie ne fait pas exception à la règle. La région est particulièrement vulnérable aux impacts du changement climatique : l’élévation du niveau de la mer pourrait compromettre la survie de nombreux petits États insulaires en développement, en particulier dans les îles-atolls basses, la productivité des sols diminue, victime de l’accélération de l’érosion et de modes de gouvernance inopérants, tandis que les attaques d’organismes nuisibles et l’incidence des maladies des végétaux sont en forte augmentation. De plus, les agriculteurs ont souvent du mal à se procurer en temps utile le matériel végétal dont ils ont besoin et finissent par renoncer pour s’installer dans les zones urbaines, en quête d’autres moyens de subsistance.

À l’ère de la mondialisation, il importe de replacer ces grands défis dans leur contexte, en tenant compte du fait que les contraintes rencontrées dans le Pacifique sont susceptibles d’influer sur la situation dans d’autres régions, le contraire étant également vrai. Il faut cesser de croire que le Pacifique est une région isolée : aujourd’hui, des parallèles évidents s’imposent entre la situation des agriculteurs océaniens et celle des producteurs d’autres régions où le changement climatique menace la sécurité alimentaire.

On estime qu’en Afrique centrale et orientale, une hausse des températures d’à peine 1 °C entraînerait une augmentation des populations d’aleurodes. Or, cet insecte est le principal vecteur* des virus de la mosaïque et de la striure brune ; il met en péril la sécurité alimentaire de millions d’habitants de la région des Grands Lacs et partant, l’ensemble du processus de paix en cours dans cette zone. Dans le Pacifique, l’épidémie de flétrissure des feuilles de taro survenue en 1993 a provoqué l’effondrement des rendements de cette culture essentielle à la sécurité alimentaire, qui constituait de surcroît un des principaux produits d’exportation de la région. Aujourd’hui encore, les répercussions de cette crise sont une menace pour le droit à l’alimentation de milliers de personnes dans les petites communautés insulaires.

L’épidémie de 1993 a amené les chercheurs à s’intéresser à des cultivars de taro originaires du Pacifique ou d’autres régions présentant une tolérance à la flétrissure des feuilles de taro. Lorsque la maladie a touché l’Afrique de l’Ouest, en 2010, des partenaires nationaux et internationaux se sont aussitôt tournés vers la collection de taro de la Communauté du Pacifique (CPS), qui a mis à la disposition des producteurs africains des plants de taro adaptés, dans le cadre d’une initiative mondiale visant à atténuer les chocs liés à ces phénomènes.

L’ampleur de ces problèmes ne fait qu’accroître la vulnérabilité de producteurs souvent mal préparés à faire face à de tels chocs et dans l’incapacité de subvenir au quotidien à leurs propres besoins alimentaires. La mondialisation présente aussi des risques en matière de biosécurité, puisque tout organisme nuisible qui ferait son apparition au Samoa, par exemple, est susceptible d’être introduit à des milliers de kilomètres de distance, dans un pays comme le Nigéria, ce qui pourrait avoir de terribles conséquences.

Dans le même temps, divers exemples témoignent de l’impact positif de la mise en place de systèmes semenciers innovants en Afrique, et le Pacifique aurait tout intérêt à s’inspirer des enseignements qui s’en dégagent.

Ainsi, en Afrique centrale, de petits producteurs ont entrepris, en collaboration avec des consortiums internationaux de recherche (Institut international d’agriculture tropicale, Biodiversity International, notamment), d’évaluer et de reproduire de nouvelles variétés de manioc tolérantes à la maladie de la striure brune, et ont ainsi contribué à maintenir au minimum l’incidence de la maladie, tout en préservant de bonnes conditions phytosanitaires. Dans le Sahel, des agriculteurs ont révolutionné la production céréalière en introduisant des variétés de maïs à maturité précoce tolérantes à la sécheresse et des variétés de sorgho à double usage mises au point à partir de variétés locales.

Des semences d’espèces maraîchères (dont certaines espèces exotiques comme la tomate, l’oignon et le poivron, et des espèces locales comme l’amarante et l’aubergine africaine) ont été sélectionnées et diffusées auprès des secteurs public et privé dans le cadre d’un projet financé par la Fondation Bill et Melinda Gates. Si l’objectif premier était de produire des semences hybrides d’espèces maraîchères exotiques, le projet s’est très vite orienté vers la promotion de variétés locales – à pollinisation libre – plus traditionnelles. Les producteurs locaux (parmi lesquels un grand nombre de femmes et de jeunes) ont pu ainsi créer des jardins potagers et se lancer dans l’économie de marché en vendant des produits à haute valeur nutritionnelle.

La CPS, par le biais du Centre d’étude des cultures et des arbres océaniens (CePaCT), est la mieux à même de mener un programme efficace de production de semences dans le cadre des efforts d’adaptation au changement climatique.

Le CePaCT abrite la plus vaste collection de taro du monde et des spécimens d’autres espèces de légumes-racines et de tubercules ; il est en mesure de fournir aux pays du Pacifique et d’autres régions du monde des variétés adaptées à leurs besoins (comme il l’a déjà fait à de nombreuses reprises). Ces douze dernières années, le Centre a distribué plus de 70 000 plantules de 13 variétés à 51 pays, parmi lesquels l’ensemble des 26 pays membres de la CPS. Ce faisant, il a non seulement contribué à asseoir sur des bases solides le programme régional de production semencière, mais a également favorisé l’émergence d’une agriculture climato-intelligente durable et de marchés résilients. Il a aujourd’hui le potentiel de devenir un acteur mondial de premier plan, en assurant la coordination d’un système décentralisé de production de semences de légumes-racines et de tubercules.

Comment tirer le meilleur parti possible de ce potentiel et des savoirs océaniens ? Et comment faire des semences l’élément clé d’une sécurité alimentaire climato-intelligente ?

La Division ressources terrestres de la CPS doit piloter les actions visant à promouvoir les valeurs et les objectifs du CePaCT. C’est à cette condition que la CPS sera en mesure d’évaluer de manière précise les besoins et priorités des pays sollicitant son aide. La Division va donc établir une procédure lui permettant d’évaluer une partie du matériel végétal climato-intelligent que le CePaCT a distribué jusqu’à présent. Cette évaluation devra s’effectuer dans des conditions agroclimatologiques différentes et tenir compte de menaces de diverses natures : sécheresse et inondations, sols peu fertiles, organismes nuisibles et maladies, intrusions d’eau salée, etc. En effet, ce qui pousse bien aux Fidji, par exemple, ne pousse pas nécessairement bien au Samoa, et encore moins sur un atoll de Kiribati.

Cette stratégie exigera de modifier certains des protocoles du CePaCT, tout en œuvrant au renforcement des capacités des institutions de la région. Elle suppose par ailleurs que le Centre ne soit plus perçu comme une entité purement « fidjienne », mais bien comme une structure de production semencière de dimension océanienne ayant pour rôle de mettre à la disposition de ceux qui en ont le plus besoin des variétés agricoles climato-intelligentes.

Le CePaCT, de son côté, peut appuyer cette démarche en renforçant ses partenariats avec les organismes de la région qui réalisent déjà des essais de semences, à l’exemple du Centre de recherche et de formation en Agronomie de Vanuatu et de l’Institut national de recherche agricole de Papouasie-Nouvelle-Guinée, et en améliorant les programmes de multiplication de semences en cours, afin que les agriculteurs et les groupements de producteurs puissent obtenir en quantités adéquates des semences de grande qualité adaptées à leurs besoins. Dans un contexte marqué par l’accroissement démographique et le changement climatique, les systèmes semenciers, comme l’eau, sont indispensables au maintien de la productivité. Or, il n’est pas toujours facile de se procurer des semences de bonne qualité. Nonobstant le vaste potentiel qu’il présente, le CePaCT ne peut à lui seul garantir un accès élargi à des semences climato-intelligentes dans tout le Pacifique. Pour atteindre cet objectif, il lui faudra travailler en collaboration avec les centres d’excellence existants, notamment des banques de gènes et des universités.

Le moment est venu pour les bailleurs de fonds, les organismes de financement et les partenaires du développement d’investir dans les ressources génétiques et dans les domaines qui constituent le fondement d’une agriculture climato-intelligente. Cette étape est essentielle si l’on veut faire du Pacifique une région en bonne santé, libérée de la faim et à même de relever tous les défis auxquels elle fait face dans le contexte du changement climatique.

* Organisme qui ne transmet pas directement une maladie, mais propage l’infection en transportant d’un hôte à l’autre les agents pathogènes qui en sont responsables.