Taille, espèce, zone de pêche : qu’est ce qui fait monter le mercure dans le thon ?

Cru ou cuit, le thon figure au menu des restaurants, des cantines, dans nos sandwichs et dans nos repas de famille. Très appréciée de tous, la chair du thon contient cependant une toxine naturelle, le méthylmercure, qui soulève beaucoup de questions et d’inquiétude. Une étude pluridisciplinaire publiée en janvier 2019 a permis pour la première fois de cartographier précisément la teneur en méthylmercure de plusieurs espèces de thons du Pacifique central et sud-ouest (Houssard et al. 2019). C’est dans cette zone que plus de la moitié du thon est capturé et ensuite exporté et retrouvé dans les assiettes des consommateurs du monde entier. Cette étude montre que la teneur en méthylmercure dépend non seulement de la taille et de l’espèce de thon considérée, mais aussi de son origine géographique – des résultats qui permettent d'informer et de conseiller les amateurs de thon.

Compte tenu des potentiels risques sanitaires liés au méthylmercure présent naturellement dans ces poissons très fréquemment consommés, l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), la Communauté du Pacifique (CPS) et l’Université de la Nouvelle-Calédonie (UNC) ont ainsi étudié la teneur en mercure de plusieurs espèces de thons dans l'océan Pacifique occidental et central. Sur la base d'échantillons prélevés depuis 2001 par les programmes d'observateurs des pays du Pacifique et stockés dans la banque de tissus de thons gérée par le CPS (Sanchez et al. 2014), l'IRD a effectué ces dernières années plus de 1000 analyses de mercure dans le muscle de thons jaunes (albacores), de thons obèses et de thons blancs (germons).

L’importance de la taille des thons pêchés

Sur les échantillons de chair de thons capturés dans une large zone allant de l'Australie à la Polynésie française, sans surprise, les plus fortes concentrations en mercure sont retrouvées dans les spécimens les plus grands (Figure 1). Dans la chair de thon, le mercure est essentiellement présent sous forme de méthylmercure, la forme organique du mercure qui s'accumule en effet naturellement avec l’augmentation de la taille et de l’âge des thons par le processus appelé bioaccumulation : l’élimination de méthylmercure par les organismes marins est moins rapide que son accumulation (Encadré 1). Pour la très grande majorité des poissons testés, les valeurs restent inférieures au seuil sanitaire préconisé de 1 mg de mercure par kg de poisson (en poids humide) (USFDA 2006; WHO/UNEP DTIE Chemicals Branch 2008), et c’est particulièrement le cas pour des thons inférieurs à 1m (Figure 1). Des dépassements de seuil sont observés chez certains spécimens de plus de 1m pour les thons blancs et les thons obèses et cela ne concerne que très peu de spécimens de thons jaunes de plus de 1.2m.

Figure 1. Evolution de la teneur en mercure en fonction de la taille du poisson pour les thons jaune, blanc et obèse du Pacifique ouest et central. La ligne pointillée horizontale indique le seuil sanitaire préconisé de 1mg de mercure par kg de poisson (en poids humide)..jpgFigure 1. Evolution de la teneur en mercure en fonction de la taille du poisson pour les thons jaune, blanc et obèse du Pacifique ouest et central. La ligne pointillée horizontale indique le seuil sanitaire préconisé de 1mg de mercure par kg de poisson (en poids humide).

L’importance de la profondeur et de la zone de pêche

Les chercheurs ont aussi observé des différences de teneurs en mercure entre les espèces, le thon obèse présentant des concentrations plus importantes que le thon jaune ou le thon blanc (Figure 2A). Cette différence inter espèces s’explique par leurs différences de durée de vie, d’alimentation et de capacités physiologiques différentes, qui influencent en particulier leur profondeur respective d’alimentation. Le thon obèse vit plus longtemps que les deux autres espèces et il va donc accumuler plus de mercure au cours de sa vie. De plus le thon obèse peut plonger à de plus grandes profondeurs que les deux autres espèces. Il passe donc plus de temps dans la zone où la production naturelle de méthylmercure dans les océans est la plus forte (voir encadré 1) et il présente donc des concentrations en méthylmercure plus élevées que le thon blanc dont l’habitat est moins profond et que le thon jaune qui reste davantage en surface (Figure 2B).

Figure 2. A) Teneurs médianes en mercure pour les thons jaune, blanc et obèse du Pacifique ouest et central et B) représentation de l’habitat vertical des thons avec la courbe de la teneur en méthylmercure dans l’eau en fonction de la profondeur.

Figure 2. A) Teneurs médianes en mercure pour les thons jaune, blanc et obèse du Pacifique ouest et central et B) représentation de l’habitat vertical des thons avec la courbe de la teneur en méthylmercure dans l’eau en fonction de la profondeur.

En plus de l’effet de la taille, et de ces différences inter-espèces, notre étude a permis d’aller encore plus loin en montrant que pour une même espèce, des différences géographiques significatives existent également. En effet, au sein d'une même espèce, le thon obèse par exemple, les taux de mercure peuvent varier du simple au triple voire davantage, en fonction de la zone de pêche. Ainsi autour de la Nouvelle-Calédonie et des îles Fidji, les concentrations en mercure sont plus élevées qu’au niveau de l’Equateur (Figure 3). Des études de marquage électronique sur les thons (Evans et al. 2008; Fuller et al. 2015; Houssard et al. 2017) ont montré que les thons obèses plongeaient plus profondément en Nouvelle-Calédonie qu’à l’équateur indiquant encore une fois que plus le thon a un habitat profond plus il présente de fortes concentrations en méthylmercure car il se nourrit dans un habitat où la production de méthylmercure est plus importante. 

 

Figure 3. Distribution géographique des teneurs en mercure dans les thons jaune, blanc et obèse du Pacifique ouest et central pour des thons d’une taille standard de 1m.Figure 3. Distribution géographique des teneurs en mercure dans les thons jaune, blanc et obèse du Pacifique ouest et central pour des thons d’une taille standard de 1m.

Encadré 1

Mais d’où vient le méthylmercure dans les océans ?

Émis dans l'atmosphère de manière naturelle par le volcanisme mais surtout par des activités humaines telles que la combustion de charbon ou l'orpaillage (émissions anthropiques), le mercure présent sous forme gazeuse dans l’atmosphère se dépose progressivement dans les océans sous forme de mercure dissous dans l’eau. Les émissions anthropiques de mercure sont par exemple responsables d’une augmentation par 3 des concentrations en mercure dissous dans les couches de surface de l’océan mondial depuis la révolution industrielle (Lamborg et al. 2014). Une fraction du mercure dissous est transformée naturellement en méthylmercure par des bactéries sulfato-réductrices, on parle dans ce cas de la méthylation du mercure. Cette transformation est particulièrement intense dans les zones profondes de l’océan moins oxygénées (entre 400 et 800m de profondeur). D’autre part, dans les couches de surface, le méthylmercure et le mercure dissous sont dégradés par la lumière et relargués sous forme de mercure gazeux dans l’atmosphère (processus de de photoréduction). La production de méthylmercure dans les océans dépend ainsi de l’équilibre entre la méthylation qui est plus importante dans les zones peu oxygénées (en profondeur), et la photoréduction qui est plus importante dans les eaux de surface. Le bilan entre ces réactions explique la tendance d’augmentation des concentrations en méthylmercure en profondeur.

image: Constance Odiardo, CPS

Ce méthylmercure est fortement biodisponible pour être ingéré et fixé par les organismes vivants à la base des réseaux alimentaires. Sa concentration augmente alors naturellement, par accumulation puisqu’il n’est que très peu éliminé par les organismes, depuis les premiers maillons du réseau alimentaire (plancton), jusqu’aux prédateurs supérieurs (thons et requins) qui présentent les valeurs les plus élevées en méthylmercure. Cependant il reste encore beaucoup de zones d’ombre dans le cycle du mercure dans l’océan.

image: Constance Odiardo, CPS

Des seuils sanitaires rarement dépassés

Malgré l’influence conjuguée de la taille, de l’espèce et de la zone de pêche, les seuils sanitaires préconisés (1 mg par kg de poids humide) sont toutefois rarement dépassés. Seuls 1% des prises de thons jaunes et de thons blancs et 11% des thons obèses affichent des concentrations supérieures aux niveaux maximums autorisés. Ces dépassements concernent principalement les individus les plus gros (un mètre et plus). Au vu des bénéfices nutritionnels avérés, notamment les apports en oméga-3 et en éléments essentiels comme le Sélénium qui préviennent certaines maladies cardiovasculaires, il ne faut pas bannir la consommation de thon mais seulement la modérer en tenant compte des recommandations établies. Les autorités compétentes de chaque pays fournissent des recommandations sur la quantité de thon pouvant être consommée par semaine en fonction de l’espèce considérée et de la population concernée (femmes enceintes, jeunes enfants etc.). Par exemple, en collaboration avec le gouvernement de Nouvelle-Calédonie et la Direction des Affaires Sanitaires et Sociales (DASS), des dépliants précisant les quantités de thons pouvant être consommées par semaine et par catégorie de population (enfants, adultes, femmes enceintes etc.) ont été créés pour informer le public en Nouvelle-Calédonie.

Encadré 2

La convention de Minamata ou comment limiter la pollution en mercure

La convention internationale de Minamata, entrée en vigueur en août 2017, a pour but de contrôler et réduire les émissions de mercure d’origine anthropique vers l’atmosphère. Cette convention porte le nom de la ville de Minamata au Japon, où une usine pétrochimique a déversé du méthylmercure d’origine industrielle, issu de la production d’acétaldéhyde pendant plus de trente ans, entre 1930 et 1960. Cette pollution est à l'origine de l'empoisonnement de milliers de personnes victimes d’effets neurologiques graves. Les risques pour la santé sont particulièrement élevés chez le fœtus et le jeune enfant. De nombreux états ont, ou sont en train de ratifier la convention de Minamata, et s'engagent donc à diminuer la pollution en mercure en contrôlant et en encadrant mieux l’utilisation du mercure associé à l’orpaillage, ou en réduisant les émissions vers l’atmosphère.

Une nouvelle étude en cours sur les trois océans

Pour aller plus loin, si on compare les teneurs en mercure dans le Pacifique avec les données existantes dans la littérature pour les autres océans (Indien, Atlantique, Pacifique nord), ces teneurs sont dans les mêmes gammes de valeurs pour le thon obèse, voire même inférieures pour le thon jaune et le thon blanc pour une même taille (Figure 4). Ces études sont cependant basées sur des jeux de données limités et montrent d’importantes variations autour des valeurs moyennes. Pour confirmer ces résultats, notre équipe débute une étude à large échelle avec des analyses complémentaires à haute résolution spatiale dans tous les océans. Des marqueurs isotopiques spécifiques du mercure seront par exemple utilisés pour essayer de comprendre les différentes sources de mercure (naturelle, anthropique) et comment et où il se bioaccumule dans les prédateurs supérieurs, avec toujours pour objectif de mieux évaluer les risques et les bénéfices de la consommation de thon capturé dans un lieu donné.

Figure 4. Evolution de la teneur en mercure en fonction de la taille du poisson pour les thons jaune, blanc et obèse dans les trois océans.

Figure 4. Evolution de la teneur en mercure en fonction de la taille du poisson pour les thons jaune, blanc et obèse dans les trois océans. Les valeurs moyennes issues de notre étude et provenant de différentes parties du Pacifique ouest et central sont représentées en couleur avec la tendance générale (courbe noire) et la variabilité autour de cette tendance (parties grisées). Les valeurs moyennes issues de la littérature scientifique et provenant du reste de l’océan Pacifique et des océans Indien et Atlantique sont représentées par des symboles blancs. Les lignes horizontales et verticales autour des symboles montrent la gamme des valeurs autour de la moyenne. Les chiffres entre parenthèses représentent le nombre d’échantillons analysés pour calculer les valeurs moyennes.

References (page 5)

Contact:

  • Anne Lorrain, Chargée de recherche en écologie marine au Laboratoire des Sciences de l’Environnement Marin (LEMAR), Brest, France, de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), [email protected]
  • David Point, Chargé de recherche en écologie marine au Laboratoire Géosciences Environnement Toulouse (GET), Toulouse, France, de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), [email protected]
  • Valérie Allain, Chargée de recherche principale en halieutique (Ecosystèmes et Changement Climatique), Programme des Pêches Hauturières, Communauté du Pacifique, Nouméa, Nouvelle-Calédonie, [email protected]

Pour plus d'informations, consulter la page web de la Lettre d'information sur les pêches n°158.

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