Mirair Gabriela Ngirmang

Mirair

Mirair Gabriela Ngirmang, Palau, Pacifiste

« Si une nouvelle guerre éclate, tous nos enfants périront et ce sera la fin de toute l’humanité. »

Aujourd’hui décédée, Gabriela Ngirmang a joué un rôle majeur dans la rédaction de la première constitution au monde bannissant le nucléaire. En sa qualité de mirair (c’est-à-dire de cheffe coutumière de la zone est de l’État de Koror), elle avait dirigé l’organisation féminine Otil A Beluad (« L’Ancre de la Terre ») pendant un demi-siècle. À son décès en 2007, à l’âge de 84 ans, elle était la pierre angulaire des aïeules de son pays, mais aussi une source d’inspiration pour les défenseurs de la justice sociale et les militants anti-nucléaires, dans le Pacifique comme dans le reste du monde.

Saluée pour sa témérité lors de Conférence océanienne sur la condition féminine de Guam, en 1989, elle est décrite, dans un manuel destiné aux étudiants en affaires publiques, comme une « femme dotée d’efficacité politique ». Pour elle, la politique devait être l’affaire de tous, et pas seulement d’une poignée de puissants. Mais elle n’a jamais affirmé être hors normes ou avoir fait quoi que ce soit d’extraordinaire.

Mme Ngirmang était convaincue qu’elle devait protéger son peuple et favoriser son bien-être. Elle avait vécu la Deuxième Guerre mondiale et, marquée par cette expérience, voulait à tout prix éviter que les Palauans revivent un tel drame. Consciente des dégâts infligés aux Îles Marshall et à leurs habitants par les essais américains, elle connaissait les dangers du nucléaire. C’est pour cette raison que, lorsque Palau a demandé son indépendance aux États-Unis, elle a poussé son peuple à inclure une clause d’interdiction du nucléaire à la constitution.

En 1979, 92% des habitants se sont prononcés en faveur de ce texte contenant une clause selon laquelle 75% des électeurs devaient donner leur accord avant que des armes nucléaires entrent sur le sol national.

Avant Palau, jamais aucun pays n’avait intégré de clause d’interdiction et/ou de restriction des activités nucléaires. Et plus aucun ne l’a fait depuis lors.

Mais Washington avait d’autres ambitions pour Palau. Le Pentagone convoitait un tiers des terres et le port en eau profonde (l’un des plus beaux du monde) à des fins militaires, notamment pour le stockage d’armes nucléaires.

Entre 1979 et 1994, date de la fin de l’administration américaine (résultat d’un mandat de tutelle confié par les Nations Unies) sur Palau, qui est alors devenue la République de Palau, les habitants ont été contraints de voter à onze reprises pour confirmer cette clause constitutionnelle unique.

À chaque nouveau scrutin, des femmes courageuses sont parties arpenter villages et îles pour discuter avec les communautés et leur fournir les informations nécessaires pour qu’elles puissent comprendre l’Accord de libre association (qui définit les relations post-indépendance entre Palau et les États-Unis) et les changements que Washington voulait apporter à la constitution. Les femmes, qui avaient joué un rôle déterminant dans la rédaction de ce texte, devaient alors se battre pour que leurs concitoyens sachent à quoi s’attendre s’ils rejetaient la protection de la clause anti-nucléaire. Leur démarche était l’incarnation du militantisme de terrain, au sens le plus éprouvant du terme, car elles allaient rencontrer d’autres femmes directement dans les champs de taro.

Résistant à la pression colossale du gouvernement américain, mais aussi aux intimidations et à la corruption croissante à Palau, Mme Ngirmang a vu sa vie menacée et dû faire face à la violence, à son encontre et à l’encontre de sa famille.

Les États-Unis ont dépensé des millions de dollars pour défendre leur version de l’Accord de libre association qui, une fois adopté, leur aurait conféré des droits militaires sur les eaux et territoires de Palau. Assassinat du président (une première en Océanie), meurtres d’habitants pro-constitution ou violences physiques à leur encontre, construction d’une gigantesque centrale électrique par une société britannique (inutile, elle a conduit le pays à la faillite, poussant les habitants à se plier aux exigences américaines) : des pressions légales et illégales ont été exercées sur la communauté de Palau.

Tensions et divisions ont atteint leur paroxysme en août et septembre 1987, lorsque les aïeules, sous la houlette de Mme Ngirmang, ont intenté un procès au gouvernement, l’accusant de vouloir imposer un vote destiné à réduire les suffrages requis à une majorité simple, et non plus aux 75% prévus par la clause protectrice de la constitution.

S’appuyant sur les pouvoirs traditionnellement dévolus aux femmes, cinquante aïeules de l’archipel ont entamé des poursuites. Le gouvernement a répondu par la coercition économique : coupure de l’eau et des éclairages publics, mais aussi licenciements de fonctionnaires. Une vague de terreur sans précédent a alors déferlé sur les plaignantes et leurs familles.

Certains fonctionnaires licenciés se sont rendus à leur domicile, les menaçant de les tuer si elles ne retiraient pas leur plainte. Bon nombre de ces hommes étaient ivres. Des coups de feu ont été tirés contre certaines maisons, et celle de Mme Ngirmang a été visée par des bombes incendiaires. La terreur est encore montée d’un cran lorsque Bedors Bins (un rubak, c’est-à-dire un aïeul) a été assassiné : les tueurs l’ont confondu avec son fils, Roman Bedor, avocat et fer de lance du lobby pro-constitution. Jamais Palau n’avait vécu de telle situation.

La police s’est rendue chez les aïeules pour les forcer à retirer leur plainte, et deux d’entre elles sont alors allées au tribunal pour demander l’arrêt des poursuites. Prenant note de la violence et des menaces dont les femmes avaient été victimes (le tribunal était entouré d’hommes armés en treillis), le président du tribunal a déclaré l’affaire retirée sous contrainte, conseillant aux aïeules de déposer une nouvelle plainte lorsque la situation serait moins dangereuse pour elles.

Mme Ngirmang les a alors exhortées à la rejoindre et porter à nouveau plainte contre le gouvernement. En 1988, elle s’est rendue devant le Congrès américain et les Nations Unies pour les informer de la réouverture de l’affaire, leur demandant d’accorder du temps aux Palauans, qui se trouvaient dans une situation très dangereuse. La plainte a été portée devant les tribunaux en 1989 et l’Accord a été déclaré nul et non avenu. Les manœuvres américaines se sont poursuivies et le gouvernement de Palau a fini par amender unilatéralement la clause constitutionnelle pour abaisser le seuil de 75% à 50%, et ainsi adopter l’Accord voulu par les États-Unis à la majorité simple.

Les aïeules ont continué de déposer des plaintes en 1994, mais elles n’ont trouvé personne pour les représenter, le dossier étant considéré comme trop dangereux. Elles n’ont donc eu d’autre choix que recruter un avocat américain et porter l’affaire devant la justice hawaïenne (loin du danger imminent de Palau). Mais, ayant le sentiment que l’avocat ne défendait pas leurs intérêts, elles ont fini par renoncer. L’Accord a été adopté et l’indépendance de Palau a été proclamée en 1994.

À l’heure actuelle, les États-Unis contrôlent toujours les affaires militaires et étrangères de Palau, dont ils peuvent obtenir les terres sous réserve d’un préavis de 60 jours. Ils n’ont pas encore fait usage de ce droit, et se heurteraient à une résistance farouche si tel était le cas. L’Accord est valable pendant 50 ans (il expirera en 2044), mais les avantages financiers obtenus par les habitants de Palau ont cessé en 2010.

Cette lutte pour la défense de la clause anti-nucléaire n’est rien de moins qu’un combat de David contre Goliath, l’un des plus petits pays au monde s’opposant à la toute puissante nation américaine. Elle a inspiré des mouvements similaires aux Îles Salomon, aux Fidji et en Nouvelle-Zélande, qui ont interdit aux navires de guerre nucléaires d’entrer dans leurs ports.

Mme Ngirmang était la figure de proue de cette résistance à la militarisation des eaux et à l’utilisation des armes nucléaires. Incarnation des valeurs de paix et de non-violence, elle a remis en cause les conséquences coloniales, militaires et nucléaires de la politique américaine et son impact sur les habitants de Palau.

L’organisation Otil A Beluad a fait partie des nominés pour le Prix Nobel de la paix en 1988, tout comme Mme Ngirmang, nominée en 2005 pour ce prix par l’initiative suisse « 1000 femmes pour la paix » afin d’attirer l’attention sur les femmes qui militent pour la paix à travers le monde.

Portrait réalisé à partir d’un article publié dans la Green Left Weekly www.greenleft.org.au. Reproduction autorisée.

0

Cette initiative est mise en œuvre en partenariat avec :

Auteur